# J'aurais pu vous parler de l'hiver qui approche et des misérables 15,3° affichés dans ma chambre universitaire tout ça parce que "ils n'ont pas pensé que le froid arriverait aussi vite", et de la tétanie physique et mentale qui vous gagne dans ces conditions lorsque vous réalisez qu'entre le moment où vous allez enlevez votre pyjama et celui où vous enfilez vos vêtements, vous allez frôler la mort par congélation immédiate comme jamais.
# J'aurais pu vous rebattre les oreilles avec mes foutues histoires de fac de médecine : untel qui s'est fait livrer une pizza en moto dans l'amphi, untel autre qui est venu déguisé en pingouin et a effectué une danse sensuelle autour du prof médusé, des dizaines d'autres qui ont montrer délibérément leurs fesses à plus de 750 personnes, ainsi que tous les "Ta gueule primant !" qui résonnent encore dans l'amphi.
# J'aurais pu vous expliquer en long en large et en travers les raisons qui me poussent à vouloir être psychiatre, vivre parmi les fous qui me semblent bien plus sensés que la plupart des sains d'esprit, être éternellement entourée d'esprits dérangés pour ne jamais avoir à faire à cette réalité tellement plus morbide à mes yeux.
# J'aurais pu vous dire que depuis quelques temps, j'échange beaucoup plus de mails avec ma cousine et il n'y a guère qu'elle avec qui je puisse avoir ce genre de conversation à c½ur ouvert sans risquer le moindre jugement hâtif !
# J'aurais pu vous avouer que je me suis mise à écrire une nouvelle pour participer à un concours étudiant, dans l'espoir si merveilleusement stupide de le remporter et peut-être de commencer une carrière d'écrivain qui me fait rêver autant qu'elle m'angoisse.
# J'aurais pu vous narrer les récentes aventures que j'ai partagées avec William, Justine, Mylène et d'autres personnages que je décris avec beaucoup plus de couleurs qu'ils n'en ont réellement...
# J'aurais pu vous murmurer certains des secrets qui hantent mon histoire, ou encore les histoires extravagantes et impromptues qui se déroulent dans ma tête, à l'abri des regards, cachées par une brume opaque qu'aucun d'entre vous ne traversera jamais.
# J'aurais pu tenter de vous faire comprendre ce que j'apprécie tant dans ces micro-échanges quotidiens, un sourire avec le chauffeur de bus, un regard entendu avec quelqu'un dans le tram à propos d'une action qui s'y déroule, une phrase élogieuse lancée par un inconnu dans la rue, une grimace qui fait rire un enfant à l'arrière d'une voiture.
# J'aurais pu vous faire partager quelques-uns de mes délires, si vous vous sentez l'esprit assez souple et débridé pour ça, histoire de rigoler comme des bossus au sujet du Peuple des Rouages menacé secrètement par la Société des Poulies, ou du fait que la chimie rende gay, ou de la grande théorie qui veut que lorsqu'un phénomène soit mystérieux son explication soit nécessairement liée à la présence d'une armée de nains et de petits lutins.
# J'aurais pu aussi vous cracher mon bonheur à la figure juste pour vous faire enrager, mais enfin je ne suis pas comme ça.
# J'aurais pu vous décrire dans les moindres détails les objets inutiles, donc indispensables, qui ornent ma chambre, que ce soit ma lampe à lave orangée, mon thermomètre galiléen, mon canard lumineux, ma sphère électrique, mon poster du Joker avec ses vêtements bariolés semblants tout aussi instables que lui, celui de Severus Rogue sombre et souffrant d'une affliction que rien ne saurait guérir, et même le futur poster de Jack Torrance que je compte acheter, avant ou après celui de Norman Bates.
# J'aurais pu vous conter mon adoration pour les 60's, pour les tenues extravagantes et les musiques folles de l'époque, la frivolité, l'insouciance, la légèreté qui régnaient alors chez ces somptueux hippies dont l'esprit Peace & Love nous fait cruellement défaut aujourd'hui.
# J'aurais pu aussi vous avouer ce qui me blesse, ces plaies qui s'ouvrent et se cicatrisent perpétuellement sans jamais disparaître, ou celles ponctuelles dues à un garçon que je regarde, ou à un mot, ou à un regard sévère lancé sur moi avec bien trop de dureté pour que je puisse l'encaisser, et qui me plonge dans des tourments dont vous ne semblez pas avoir idée.
# J'aurais pu vous répéter la dernière chose en date à m'avoir fait rire : un malheureux prof de maths me racontant qu'il était rentré chez lui avec la télécommande du rétroprojecteur dans la poche, après avoir soigneusement rangé son portable dans un tiroir du lycée.
# J'aurais pu vous réciter de mémoire quelques poèmes, quelques passages de livre que j'adore au point de vouloir garder ces phrases en tête pour toujours, parce que l'enchaînement fluide et harmonieux des mots m'affecte bien plus que n'importe quoi d'autre.
Mais alors, me direz-vous, pourquoi nous bassine-t-elle avec tous ces trucs dont elle ne nous parlera pas ou si peu ?
Eh bien, parce que c'est comme ça.
"When I'm home, everything seems to be right !
When I'm home, feeling you holdin' me tight, tight ! "
Hard day's night, The Beatles (à la mode en ce moment)


