J'aurai pu intituler cet article "Mon incompréhension du monde", mais personne ne lit les titres d'articles.
C'est pourtant bien de cela qu'il s'agit.
Lorsque mes yeux se posent sur le monde, il semblerait que je ne vois pas la même chose que vous.
D'abord, la nature m'apparaît différemment.
~Rien n'égale en beauté les étoiles brillant dans le ciel comme autant de phares auxquels je me raccroche.~
Mais cela, vous ne le voyez pas.
~L'allure élégante et impériale d'un chat, le vol saccadé d'une chauve-souris, les tribulations discrètes d'une fourmi sont pour moi des sources d'émerveillement.~
Tout ceci vous indiffère.
~Le vent, frôlant subrepticement ma joue, pleurant à mon oreille ou hurlant son infinie puissance derrière les murs qui me protègent, m'inspire une crainte admirative.~
Il vous laisse de marbre.
Chaque démonstration de la toute-puissance de la nature provoque chez moi une peur respectueuse, me rappelant ma modeste condition et la supériorité indubitable de cette nature sur ma décadante espèce.
Et puis, il y a vous.
Je ne vous comprend pas.
Etrangement, rien ne m'est plus obscur que mes pairs.
Bien sûr, ce n'est pas valable pour tout.
Pour être plus précise, ce sont vos codes que je ne saisis pas.
Jamais mon esprit dérangé n'a intégré le moindre de ces irrationnels codes sociaux.
Probablement parce qu'ils sont irrationnels. Ils ne viennent de nulle part, ne mènent nulle part. Une sorte de règlement tacite et diffus, auquel je suis imperméable.
Cela explique en grande partie ma marginalisation. Oh, bien sûr, certains d'entre vous pensent peut-être que je ne suis pas marginale. C'est le résultat de plusieurs années d'observation de ma part. Ce qui vous est inné ne l'est pas pour moi, il ne m'est même pas acquis. Ma sociabilisation est un désastre, dissimulé du mieux que possible par une utilisation à tort et à travers du mimétisme.
C'est une technique vieille comme le monde, cependant elle fonctionne toujours.
Je ne comprend pas ce que je dois faire, je m'en tire à bon compte en copiant les faits et gestes d'un autre.
C'est comme si je me trouvais dans un pays étranger : tout m'échappe, mais à force d'y vivre, j'ai mémorisé le comportement des autres. Je peux dire quelque chose sans savoir si cela signifie "salut" ou "ravie de te rencontrer" ou encore "béni sois-tu", simplement c'est ce que se disent les gens quand ils se voient le matin.
Je me suis déjà demandée si vous-même vous saviez à quoi rime tout cela. En réalité, il n'y a que deux possibilités : soit vous le savez, soit vous l'ignorez mais vous estimez qu'il n'y a pas lieu de se poser la question. Dans le premier cas, je suis exclue de votre cercle parce que j'ignore le sens de ces actes, dans le deuxième je suis exclue parce qu'il m'y faut un sens. Le résultat est le même.
C'est handicapant sur le plan social, car les gens voient d'un mauvais oeil ces transgressions.
J'ai cependant accompli des progrès considérables, notamment cette dernière année. En septembre, je faisais encore tout et n'importe quoi pour ne pas avoir à acheter mon abonnement de train moi-même. Quand j'étais plus jeune, le contact avec toute personne inconnue me tétannisait.
Je suis allée chez le dentiste, hier. Pour la première fois, j'ai su me débrouiller sans ma Maman, et je crois sincèrement que j'aurai réussi même si ma soeur n'avait pas était là.
Quand le docteur est arrivé, j'étais en train de feuilleter un magazine. Je ne le lisais pas vraiment, personne ne les lis, c'est juste pour donner l'impression de faire quelque chose. C'est un de ces codes que j'ai bien "imprimé" sans savoir ?Pourquoi? il faut faire comme cela. Le docteur m'a regardé, a dit : "Bonjour, c'est à vous.". Cela aussi est un code, il doit dire cela, même s'il n'y a personne d'autre dans la salle d'attente et que toutes les personnes en présence ont déjà compris. Alors, je me suis levée, ai posé le magazine, me suis approchée. Le docteur m'a tenu la porte, et dans l'embrasure de la porte je lui ai dit bonjour et lui ai serré la main. C'est ainsi que nous sommes tenus d'agir, il ne peut pas ne pas tenir la porte, et il est hors de question de le saluer à un autre moment que dans l'embrasure de celle-ci.
Cet exemple est des plus démonstratifs : je n'ai commis aucune erreur, tout s'est déroulé sans fausse note.
Lorsque ce n'est pas le cas, la personne en face se charge de me le faire comprendre, volontairement ou non, consciemment ou non.
Elle tique.
Il est des personnes qui ne voient pas leur interlocuteur tiquer, mais je ne suis malheureusement pas de celles-là.
Je le vois, je ne vois même que ça.
Et cela signifie que j'ai échoué.
Par ma faute, ils savent.
Ils savent que je ne suis pas comme eux, que je n'obéis pas à leur Règlement.
Dès lors, certains me méprisent, d'autres m'affichent leur désapprobation, les plus compréhensifs me prennent en pitié.
Et l'on me parle sur un ton hautain, on me lance un regard noir, ou on m'explique lentement en détachant les syllabes comme on le ferait pour un arriéré mental.
D'abord, la honte. Immédiatement après s'y ajoute le sentiment de nullité. L'envie de disparaître sous terre se transforme en envie de pleurer, pour devenir l'envie de fuir le plus loin possible.
A force de persévérance quelque peu imposée par la réalité de ce monde, j'en suis arrivée à ne plus entrer dans cette spirale infernale avec les "oubliables". J'entends par là les gens qui ne sont sur ma route que par pur hasard et que je ne reverrai très probablement jamais. Ainsi j'arrive maintenant à demander l'heure à un passant ou de la monnaie sur un billet à quelqu'un qui attend le tram avec moi, sans avoir les mains qui tremblent.
Mais les gens entrant dans cette catégorie sont peu nombreux. La plupart des gens ne sont pas des "oubliables", qu'ils soient l'ophtalmologue chez qui je vais finir par retourner au bout d'un an, la guichetière de la gare que je risque potentiellement de croiser matin et soir en traversant la gare, la pionne du collège à qui je risquais d'être confrontée chaque fois que j'avais une heure de perm'.
Ces personnes, et bien d'autes encore, je ne les ai pas oubliées. Je ne peux pas. Elles sont l'incarnation même de mon échec, la preuve vivante de mon incapacité à entretenir des relations sociales normales.
Quand je vous regarde, je ne saisis pas votre comportement. Souvent, je le trouve abSurde, parfois même stupide.
Je ne comprend pas pourquoi les gens me regardent de travers quand je cours dans la rue, sans raison aucune, juste pour le plaisir de courir. Pourquoi avez-vous toujours besoin d'une raison à tout, une raison se référant directement à ces tortueux codes sociaux ?
Je ne comprend pas pourquoi les gens passent à côté des SDF sans même leur accorder un regard, feignant de ne les voir ni ne les entendre, alors que chacun sait que c'est faux. On n'est pas forcé de donner une pièce, mais on peut au moins dire "Non, désolé", ça ne nous coûte rien, et ça leur montre qu'ils ne sont pas inexistants aux yeux de la société.
Je ne comprend pas pourquoi certaines choses me sont interdites, comme demander le salaire de quelqu'un, dire non à la question "j'vais pas bien j'peux te parler ?" ou dire ce que je pense tel que je le pense quand on me demande mon avis sur quelqu'un ou quelque chose qu'on aime ; et certaines me sont imposées, comme saluer systématiquement toutes les personnes que je connais, dire "Oh merci c'est trop gentil il fallait pas" quand on m'offre un cadeau, ou inviter à entrer quelqu'un qui est sur le pas de la porte.
Alors, aujourd'hui, je fais toutes ces choses parce que je vois bien que c'est ce que vous attendez de moi et que vous ne tolérerez aucun écart. Mais je sais que je ne suis pas comme vous, je n'ai pas votre aisance, votre assurance, et je m'en fais violence. Cependant j'ai maintenant conscience du fait que je ne changerai Jamais, que tous mes efforts ne me conduirons qu'à une meilleure dissimulation de cette asociabilité. Et plus j'essaye de vous ressembler, plus flagrante m'apparaît mon incapacité à assimiler tous ces codes qu'un enfant de 10 ans maîtrise déjà parfaitement.
Peut-être serait-il meilleur pour moi de cesser mes efforts, j'ai trop souvent l'impression qu'ils ne me conduisent qu'à de faux espoirs et de grandes désillusions.
"Les hommes ne vous trouvent sages que lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie. "
Alphonse Karr